« Pour être un bon peintre, quatre choses sont nécessaires : Un cœur doux, un regard précis, une main légère et des pinceaux toujours bien lavés »

Anselm Feuerbach (1829 - 1880)

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Le don

Écrit le dimanche 14 mai 2017 par Jean-Christophe Sekinger

Chacun peut écrire des alexandrins, s’il sait compter — mais il n’a pas nécessairement envie ou besoin de le faire.

Chacun peut de même dessiner ce qu’il voit, une fois acquises quelques habiletés perceptives — mais il n’a pas non plus, nécessairement envie ou besoin de le faire.

Je vois que vous n’êtes pas convaincus par « une fois acquises quelques habiletés perceptives » : combien y-en-aurait-il donc ? Qui pourrait les transmettre ? La réponse est simple : Ces habiletés sont au nombre de deux ou trois, et nous avons quelques outils rudimentaires pour nous aider à les acquérir (ficelle, viseur, miroir teinté...). Enfin, ce sont des psychologues (plutôt que des artistes) qui pourraient nous y aider (James Gibson, Jean Piaget...), et peut-être même des philosophes ou historiens (Ernst Gombrich, Louis Lavelle, Georges Berkeley, Hubert Damisch…) — le reste, comme pour l’écriture des alexandrins, la maîtrise d’une langue étrangère ou de la bicyclette est affaire de pratique

S’il y a un don, il est à chercher ailleurs. Mais les mots sont trompeurs car s’il y a « don », cela suppose un donateur... l’environnement ? Vague et insuffisant : psychoaffectif ? psychosocial ? culturel ? religieux ? spirituel ? génétique ? Tout cela peut participer au fait que nous voulions fortement écrire des poèmes ou dessiner des portraits mais plus le nombre de causes est grand, plus il devient difficile de parler d’un seul donateur… il faut ensuite que quelque chose ait été donné. Mais quoi au juste ? de quelle nature ? Un seul mot pourrait-il vraiment traduire une réalité si complexe ?

Une expression plutôt qu’un seul mot : « capacité d’émerveillement ». Mais cette « capacité », même si elle ne s’exprime pas toujours pour les mêmes raisons ou de la même façon, ni aux mêmes moments de nos histoires, je le postule : nous l’avons tous. Ensuite, si notre « environnement » (psychoaffectif, culturel, social, etc.) peut favoriser son épanouissement, il peut aussi en inhiber toute manifestation ou l’interdire. Cet « environnement » pourrait agir de façon diffuse à l’instar de la « novlang » de Georges Orwell en nous privant de cette « capacité d’émerveillement » — escamotant sa richesse, refermant l’ouverture qu’elle implique, par le seul mot de « don ».

Cette « capacité », disais-je, nous l’avons tous : pourvu que nous ayons une fois, juste une fois, enfant accroupi dans le jardin, été sidéré par une flaque d’eau ou un scarabée. Impensable perfection de l’existence. On ne peut pas la penser, on ne peut qu’être sidéré puis la chanter. Indispensable perfection.

Un jour, un seul suffirait, nous avons été amoureux. Chacun de nous. C’est le don, la « capacité d’émerveillement » nécessaire et suffisante pour que — et c’est l’histoire racontée par Pline — la fille d’un potier de Sicyone, il y a 2600 ans trace sur un mur le contour de l’ombre de son bien-aimé.

Le don, c’est peut-être juste d’aimer.